La science et la raison à l’Assemblée nationale ? Retour d’expérience
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La rédaction de Raison présente éditée par l’Union rationaliste m’a invité à contribuer au dossier « Pouvoirs & Sciences II : Enjeux disciplinaires ». Ce numéro 238 de cette revue qui fête ses 60 ans est sorti en juin dernier. Je me permets de reproduire l’article (p. 65-74) sur mon blog. Il peut intéresser quiconque est intéressé par le thème des usages de la science et de l’expertise scientifique au Parlement. Merci encore à la rédaction pour cette opportunité de contribuer à la réflexion collective. J’y prends goût d’ailleurs puisque je publierai un autre article dans la prochaine livraison !
Tandis que se banalisent l’obscurantisme et la fascisation de masse des esprits, il n’a jamais été aussi urgent de livrer bataille. Car c’est un enjeu existentiel.
La bibliographie en études des sciences et techniques (STS) est riche sur les rapports entre les sciences et les pouvoirs. La sociologie politique des sciences ainsi a proposé de nombreuses analyses des usages de la science dans le champ politique, ou de la politique dans le champ scientifique[1]. J’avais en tête ce corpus de références lorsque j’ai fait mes premiers pas à l’Assemblée nationale début juillet 2024. Sociologue des sciences au CNRS (en disponibilité), je pensais fort naïvement que la science ou la référence à l’expertise scientifique peuvent constituer un utile prérequis des débats et de l’aide à la décision au Parlement. J’étais plein d’espoir, quoique lucide au vu du peu de cas dont la recherche scientifique publique fait l’objet de la part des personnels politiques. Divers médias ont d’ailleurs mis en relief l’engagement de chercheuses et chercheurs dans la bataille parlementaire[2] qui s’ouvrait alors dans l’indétermination d’une victoire du Nouveau Front Populaire niée par le président de la République.
Or il faut se rendre à l’évidence : j’ai vite déchanté. À l’épreuve de l’obscurantisme ordinaire en séance et dans les coulisses de la vie parlementaire, j’ai découvert une consternante indifférence à l’argumentation rationnelle ainsi qu’au registre du fait scientifiquement établi. Pas de quoi surprendre sans doute, mais c’est une chose de l’observer à distance, par la lecture des chroniques journalistiques et des off qui prolifèrent dans l’espace public, ou même par l’écriture d’essais et de plaidoyers[3], et de l’endurer in situ.

Loin d’épuiser le thème piégé des rapports entre sciences et pouvoirs, je propose dans ce bref article un début de retour sur mes deux premières années à l’Assemblée. C’est l’occasion d’explorer les usages contrastés de « la science » dans cette arène au fonctionnement passablement dégradé depuis que la dissolution de juin 2024 a accéléré la décomposition du champ politique français, mais aussi d’interroger ce qu’il en coûte de s’aventurer dans un tel milieu lorsque l’on est scientifique et attaché au rationalisme. L’idée n’est pas de déprimer la communauté scientifique, de prévenir toute tentative d’y intervenir – tout au contraire –, mais de renouer avec une démarche qui, dans un passé récent, s’est avérée féconde. Cette démarche consiste à composer avec le jeu politique, en conscience des limites de l’exercice, et avec la raison pour boussole, afin de faire valoir une certaine alliance du progrès scientifique, du progrès social et du progrès tout court. Tandis que se banalisent l’obscurantisme et la fascisation de masse des esprits, il n’a jamais été aussi urgent de livrer bataille. Car c’est un enjeu existentiel.
Quand le Palais Bourbon a raison de la science
Le macronisme est un trumpisme sournois car il s’habille d’une rhétorique pro-science qui ne trompe que les demi-habiles. C’est un sabotage idéologique en règle.
L’opinion perdure selon laquelle, pour éclairer la décision, rien n’est plus adéquat que la science. C’est confortable, c’est rassurant. Mais ça n’est plus opérant. Du moins c’est la conviction que je me suis forgée. Toutes les fois où des textes de la majorité pro-gouvernementale (toute relative) ont convoqué « la science » pour garantir des prises de position (à commencer par celles du président de la République), ce fut la confirmation que c’est un faux-fuyant ou un stratagème mensonger. Il y aurait tant d’exemples pour l’illustrer. Le plus marquant, car objet d’une intense bataille jusque dans l’espace médiatique, fut l’examen au printemps 2025 de la proposition de loi du sénateur LR Laurent Duplomb (par ailleurs agriculteur et ancien dirigeant de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA). Ce texte visait à renforcer l’agriculture intensive sous couvert d’une défense du métier. Il prévoyait la réintroduction de pesticides comme l’acétamipride, dangereux pour l’environnement, la biodiversité et la santé humaine. Les communautés scientifiques sont montées au créneau avec une rare unanimité, ainsi que les associations de protection de l’environnement. Tribunes, lettres ouvertes, relais sur les réseaux sociaux numériques, etc. : l’alerte a été massivement relayée. Les arguments scientifiques étaient solides. Les tenants d’un autre modèle d’agriculture, durable et écologique, notamment des chercheur·ses à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), ont suggéré des alternatives aux pesticides. D’autres articles lourds de conséquences sociales et écologiques justifiaient l’augmentation de la taille des élevages (fermes-usines de volailles et de porcs), l’affaiblissement des consultations publiques pour ces très grands projets nuisibles et imposés, la facilitation des projets de stockage et de retenue d’eau qui détruisent le cycle de l’eau aux fins d’une agriculture insoutenable, la remise en cause de la protection de zones humides ou encore l’affaiblissement de la police de l’environnement jugée responsable de la faillite d’un métier pourri par les conceptions d’un autre âge portées bec et ongle par la FNSEA. Sous couvert donc de sauver l’agriculture-française-qui-nous-nourrit, ce texte-tract achevait de détruire toute possibilité de bifurcation écologique des mondes agricoles. Une funeste perspective ! Pourtant, rien n’y a fait : les débats dans l’hémicycle ont alterné entre la dénégation des résultats de la science et la valorisation d’une agro-industrie présentée comme vertueuse sur les plans économique et environnemental. Un bloc pro-Duplomb homogène s’est formé, associant la droite dite républicaine et l’extrême centre macroniste et l’extrême droite. La juste colère de Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère, de même que les alertes lancées par les collectifs de victimes des pesticides (que nous avions reçus juste avant le vote solennel de la loi Duplomb), ont achoppé sur la doxa entretenue par les lobbyistes de l’agrobusiness et leurs défenseurs à l’Assemblée – qui sont légion. Malgré la censure le 7 août 2025 par le Conseil constitutionnel de l’introduction des produits néonicotinoïdes, en dépit d’une pétition signée massivement par plus de 2,1 millions de citoyen·nes sur le site de l’Assemblée, le gouvernement pro-Duplomb s’entête et ne change pas de ligne. Le sénateur Duplomb persévère et a déposé une nouvelle proposition de loi visant à réintroduire l’acétamipride, pour empoisonner toujours un peu plus nos existences.

D’autres textes, tout aussi régressifs sur le plan écologique qu’obscurantistes dans leur aversion pour la science, pourraient être cités. L’examen de proposition de loi visant à « simplifier la vie économique », pot-pourri d’articles cassant le droit de l’environnement, l’expertise scientifique et tout ce qui contribue à la démocratisation des choix scientifiques et techniques (la suppression de la Commission nationale du débat public était en ligne de mire), fut un autre moment pénible. Là encore, l’idée fixe de la croissance économique à tout prix a croisé le bashing anti-écolo couplé à la mise à l’index des scientifiques « militant·es » suspecté·es de trahir le principe de « neutralité ». Pourtant, ces clichés ne résistent pas à l’analyse. Ce que confirme l’avis du Comité d’éthique du CNRS, « Entre liberté et responsabilité : l’engagement public des chercheurs et chercheuses » (n° 2023-44, 23 juin 2023), qui explique qu’il n’y a pas « d’incompatibilité de principe entre, d’un côté, l’engagement public du chercheur et, de l’autre, les normes attribuées ou effectivement applicables à l’activité de recherche[4] ». L’essentiel est d’expliciter de la façon la plus intègre le passage de la science à l’engagement, en insistant sur les limites et la portée d’une position normative énoncée hors périmètre scientifique, tout en actant que cette même normativité peut s’appuyer sur les recherches et les faits accumulés. Plutôt que de censurer sottement les chercheuses et chercheurs qui – scoop ! – sont aussi des citoyen·nes et ont tous droit à s’investir dans la cité, il est ainsi autrement plus fécond de maîtriser rationnellement la translation de la science à la politique. Pour prévenir les abus d’autorité scientifique, les dérapages et l’hubris du savant qui explique au monde comment se comporter sous prétexte de science infuse.
Mais revenons au Palais Bourbon. Il faut en convenir : la science n’est pas une priorité. Lorsqu’elle intervient, c’est comme faire valoir et appui normatif pour étayer des initiatives qui, en fait, participent de la déconstruction de l’autorité scientifique. Un autre exemple de l’usage faible de la science au Parlement : l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), l’un des espaces où sciences et pouvoirs parlementaires entrent en intersection. Créé en 1983, il associe des parlementaires des deux chambres dans l’évaluation de questions d’actualité scientifique, il organise des auditions de scientifiques et d’experts, publie des rapports sur des questions d’actualité, des notes scientifiques, etc.[5]. Un bureau de parlementaires décide de l’ordre du jour. Sa composition reflète les rapports de force politiques à l’Assemblée et au Sénat. Membre ordinaire, nettement minoritaire, je m’y suis investi bien volontiers, mais pour tout dire, je reste partagé quant à la pertinence pratique de l’Office. Si j’ai pu participer à d’utiles auditions et même produit, en tandem avec une sénatrice LR, une note scientifique sur les neurosciences et l’éducation, je m’interroge sur le cadre de cette expérience à l’interface entre science et politique. Ne serait-ce que les modalités de la discussion. Ce n’est pas un séminaire de recherche, où l’on apprécie les propositions de collègues. Ce n’est pas non plus la disputatio académique, qui confronte des prétentions à la vérité qui émaneraient des scientifiques reconnu·es pour leurs contributions savantes. C’est, bien plutôt, l’exercice parlementarisé et très minuté[6] de discussions à propos de résultats et d’expertises scientifiques, censé apporter du grain à moudre au travail des élu·es. Une sorte d’antichambre de la décision, et décide qui voudra.
En même temps que j’en perçois l’intérêt, l’instabilité native du positionnement rend fragile l’OPECST. L’atteste la récente présentation à huis clos, le 30 avril 2026 dernier, d’une note scientifique sur les risques liés à l’usage de l’acétamipride : pourtant très documentée, cette synthèse de la littérature augmentée d’auditions de scientifiques du CNRS, de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) et de l’INRAE, n’a pas été publiée car jugée non conforme et insuffisamment nuancée par le président LR, le vice-président Horizons de l’OPECST et quelques collègues de droite et d’extrême droite. Les arguments de l’un des deux corapporteurs, le sénateur socialiste Michaël Weber, n’ont pas convaincu. Le second corapporteur, député RN, absolument pas compétent pour juger de la qualité intrinsèque des recherches sur les impacts environnementaux et sanitaires liés à l’usage de l’acétamipride, a voté contre la publication de la note dont il est cosignataire… Les auteurs sont donc censés se remettre au travail avec de nouvelles données en vue d’une présentation qui n’interviendra pas avant quelques mois au vu de l’encombrement du calendrier. Le fait qu’une nouvelle loi Duplomb 2 soit bientôt examinée au Sénat, incluant un article visant à réintroduire le néonicotinoïde « tueur d’abeilles », n’est pas étranger à cette manœuvre dilatoire.
En 2017, l’accession au pouvoir de Donald Trump a suscité à juste raison une immense inquiétude parmi les communautés scientifiques. Un mouvement de solidarité transnational a surgi, et s’est déployé jusqu’en France, via la Marche pour les sciences le 10 avril 2017, à l’organisation de laquelle j’avais contribué avec nombre de collègues. Deux quinquennats d’Emmanuel Macron plus tard, force est de constater que des parallèles transatlantiques peuvent être dressés[7]. J’y reviendrai plus loin : le macronisme est un trumpisme sournois car il s’habille d’une rhétorique pro-science qui ne trompe que les demi-habiles. C’est un sabotage idéologique en règle.
Une lente mais résistible agonie du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR)
Qui ne tente rien n’a rien. C’est dans cet esprit que j’ai porté, pour mon groupe parlementaire, lors de l’examen des Projets de Loi de Finances 2025 et 2026, des amendements en défense de la recherche publique, l’emploi scientifique, la revalorisation des carrières, la titularisation des masses de chercheur·ses précaires, ou encore, sous un autre angle, l’abolition de l’Agence nationale de la recherche au profit d’une redistribution de crédits pérennes pour les laboratoires. D’autres moments ont permis de mettre le fonctionnement de la recherche sur le grill, notamment les tentatives, d’abord exaucées puis déçues, de supprimer le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES). La discussion des dizaines d’amendements visant à sécuriser le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) fut un autre moment saisissant : en dépit des arguments robustes qui en objectivent les limites patentes et l’usage documenté à des fins d’optimisation fiscale de la part des grandes entreprises qui en profitent le plus au détriment des PME et TPE (entreprises moyennes ou petites), cette niche fiscale est indéboulonnable. Les tentatives infructueuses de le conditionner ou d’en contrôler davantage l’évaluation ont été déboutées par des député·es de droite et d’extrême droite pris·es en défaut de mauvaise foi et d’incompétence, qui n’ont pas hésité à présenter le CIR comme un levier de croissance pour la science mise au service de l’économie.
Ces séquences m'ont confirmé que la défense d’une certaine vision de la science publique, visant l’augmentation des budgets et un investissement soutenu, est devenue hélas minoritaire. Bientôt trois décennies que la pensée néolibérale infuse dans les institutions scientifiques. On en constate les ravages. La préconception selon laquelle il n’y aurait désormais plus d’autre alternative possible au capitalisme scientifique et académique a engendré une certaine impuissance collective. Si bien que la défense de la recherche publique fondamentale, portée par des organismes d’importance aussi critiques que le CNRS, paraît frappée d’obsolescence ou d’une nostalgie suspecte, contre le cours de l’histoire. J’exagère à peine.
La démolition de l’ESR depuis plus de trois décennies s’est accélérée. Les « réformes » ont approfondi la casse méthodique d’un système qui avait fait la grandeur de la recherche scientifique française, couplée à une université qui, nolens volens, parvenait encore à fonctionner[8]. Dans le pur registre de la technocratie de l’ESR déconnectée des réalités du terrain, les derniers ministres ont brillé par leur constance dans l’inconsistance. On s’en voudrait de faire l’inventaire des réformes néolibérales désastreuses. La Loi de programmation de la recherche promulguée le 24 décembre 2020 (bonjour le cadeau de Noël), et tout ce qu’elle comporte d’hétéronomie, de remise en cause des statuts et de budgets insincères, est un clou de plus enfoncé sur le cercueil de l’ESR.
Il faut y ajouter la surenchère idéologique, depuis 2017, autour des mots d’ordre et paniques morales de l’extrême droite. De Frédérique Vidal à Patrick Hetzel[9] jusqu’à Philippe Baptiste, la dénonciation néo-maccarthyste des périls supposés de la pensée critique et des sciences humaines et sociales, retraduits dans des termes ineptes (« islamogauchisme », « wokisme »[10], etc.) et révélateurs d’une inculture crasse. Il y aussi ce mépris envers la dégradation des conditions de travail des scientifiques. Un exemple parmi tant d’autres. « Ce n’est pas Zola non plus » : c’est par cette formule qui laisse songeur que le ministre Baptiste a ironisé sur la faillite des universités et des laboratoires lors de son audition au Sénat fin octobre 2025 sur le budget 2026. Les personnels enjoints à la disette, au système D et à la généralisation de la précarité n’ont pas apprécié, et à raison. Ces mêmes personnels, a-t-il tenu à ajouter non sans les égratigner au passage, freinent dans la course à « l’excellence », pas fichus de répondre efficacement aux appels à projets Horizons Europe. « Nuls », « à la ramasse » : un ministre de l’ESR ne devrait pas dire ça.
Ceci n’en reste pas moins symptomatique d’un déclassement de l’enseignement supérieur et la recherche, construit et entretenu par les derniers gouvernements qui avaient d’autres priorités. Et cela va assez loin, puisque, cultivant l’inversion des principes et le retournement sémantique des mots, le président Macron a pu juger pertinent de maquiller son désintérêt pour la science par des campagnes de propagande qui prétendaient précisément le contraire (« Choose Europe for Science » en guise de tête de gondole[11], après « Make Our Planet Great Again » qui visait à attirer les scientifiques états-unien·nes ciblé·es par l’administration Trump 1, dont l’audit n’a jamais été mené)… J’ai la faiblesse de penser que plus personne n’est dupe, et qu’à l’heure des bilans, tourner la page s’impose comme une évidence.
Vers un nouveau Front populaire de l’ESR pour déjouer le scénario du pire
Les analogies historiques ont leurs limites. Je m’en méfie par principe. Elles sont néanmoins sources de réflexion, de leçons pour la suite. Le parallèle entre les années 1930 est dans beaucoup d’esprits. Tout compte fait : il a du sens. S’y référer dans Raison Présente n’est pas anodin. Face à la menace fasciste et à l’épreuve des luttes sociales dans une conjoncture politique turbulente, un front a émergé : création de l’Union rationaliste (1930), mobilisation des intellectuels antifascistes, défense et illustration de l’autonomie de la science au service de la connaissance et du progrès social, etc. Le Front populaire de 1936 est un point d’orgue de ce sursaut. C’était exactement il y a 90 ans. Au sein du gouvernement de Léon Blum, Jean Zay a su faire la différence. Avec d’autres personnalités politiques de premier plan, il demeure un modèle de rôle. Au ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts de juin 1936 à septembre 1939, il a multiplié les mesures et les réalisations progressistes : instruction obligatoire jusqu’à 14 ans, classes d’orientation, réforme de l’enseignement secondaire, éducation physique, loisirs dirigés, mais aussi, en étroite collaboration avec Irène Joliot-Curie puis Jean Perrin comme sous-secrétaires d’État à la Recherche scientifique, impulsion d’une politique scientifique volontariste qui accouchera notamment du CNRS. Ce qui frappe a posteriori dans la figure et les dispositions politiques de Jean Zay, c’est, entre autres, l’exigence intellectuelle et l’affinité de vues avec les communautés savantes. Il faut relire ses Souvenirs et solitude (1944), écrits en captivité, pour s’en convaincre.
Mais pour un savoir pleinement autonome et fécond il faut prendre le pouvoir. Dans un an, nous y verrons plus clair. Bon an, mal an.
Replacé en ce premier quart de 21e siècle, le souvenir de Jean Zay suscite forcément une forme de dépaysement et de nostalgie. Son héritage, son ambition, son style : tout cela tranche avec la persona tiède des apparatchiks de l’ESR emmurés dans la médiocrité et le nivellement vers le bas du management boutiquier de la recherche. J’ai cité les insultes aux communautés de l’ESR, pourtant tellement investies dans leurs missions. Cela devrait susciter d’énormes tôlés. Mais les réactions sont hélas timides. Dans les labos et dans les facs, c’est l’épuisement qui l’emporte. Le fatalisme aussi. Comme si le monde de la stratégie de Lisbonne – cette politique européenne qui visait à développer au tournant des années 2000 une « économie de la connaissance » qui, en vérité, fait économie de la connaissance dès lors qu’elle ne sert pas le marché[12] – s’était installé pour de bon. C’est dans ces circonstances que l’intransigeance dans la défense et illustration des valeurs de l’ethos de la science à la Merton devrait dominer[13].
Ceci n’est plus négociable parce que, si de mésaventure l’extrême droite l’emportait en 2027, c’en serait fini des institutions de la science et de l’université publiques telles que nous les connaissons. Les députés du RN n’ont pas fait mystère de leur mépris de la science fondamentale (mise au service du marché), de l’écologie scientifique (accusée de militantisme), des sciences humaines et sociales (SHS) qu’ils accusent de tous les maux. Le programme du parti à la flamme fait très peu de cas de l’ESR (et de tant d’autres domaines de l’action publique…), mais les interventions des député·es et les rares amendements du groupe parlementaire au dernier budget de 2026 – qui visaient à supprimer les subventions allouées à la recherche en SHS, jugées non scientifiques et idéologiques – annoncent la couleur (bleu marine-brun). Le débranchement serait rapide, fatal et brutal. Le CNRS ? Démantelé. L’INRAE ? Soumise au paradigme de l’agriculture intensive. La recherche publique ? Privatisée, comme l’audiovisuel public. Les universités ? Exposées aux purges. Il y a donc urgence à mobiliser contre cette prophétie de malheur. Alors que, comme naguère en Allemagne dans les années 1930, des « irresponsables » précipitèrent la prise de pouvoir par Hitler et ses sbires[14], quantité de cyniques, d’opportunistes et de faux-jetons anticipent le pire, s’imaginant passer entre les gouttes ou, sans dissimuler leur adhésion, se préparent à servir un gouvernement néo-fasciste. Il s’en trouve certainement dans nos milieux, mais ils sont encore minoritaires, ou à tout le moins avancent-ils à couvert.
Il faut s’organiser au plus vite et résister à cette dissolution du champ de l’ESR. Dans cet esprit, j’ai co-organisé le 26 avril 2026 un colloque « Liberté académique et indépendance de la recherche » avec la Coordination Antifasciste pour l'Affirmation des Libertés Académiques et Pédagogiques (CAALAP). D’autres initiatives du même genre émergent partout en France. Qui montrent que la communauté n’est pas encore complétement apathique et qu’un sursaut est toujours possible. Mais encore faudra-t-il sortir du labo, converger dans d’autres luttes, s’extirper d’un confort bourgeois. Réaliser que faute d’un savoir refusé par les obscurantistes déjà au pouvoir c’est l’humanité qui s’écroule, et que c’est donc une question de survie[15]. Mais pour un savoir pleinement autonome et fécond il faut prendre le pouvoir. Dans un an, nous y verrons plus clair. Bon an, mal an.
[1] Yann Bérard, Antoine Roger (dir.), « Sociologie politique des sciences », Politix, n° 111, 2015.
[2] Adrien Naselli, « Sociologues, politistes… ces chercheurs élus députés qui s’engagent en politique (à gauche) », Libération, 13 juillet 2024.
[3] Je me permets de renvoyer en ce sens à ce petit opuscule : Arnaud Saint-Martin, Science, Paris, Anamosa 2020, tentative d’articuler une conception rationaliste de l’institution scientifique.
[4] https://comite-ethique.cnrs.fr/avis-du-comets-entre-liberte-et-responsabilite-engagement-public-des-chercheurs-et-chercheuses
[5] Émilien Schultz, Michel Dubois, « L’OPECST, trente ans d’évaluations des choix scientifiques et techniques au Parlement », Histoire de la recherche contemporaine, Tome VIII-n° 1, 2019, p. 6-8.
[6] On ne mesure pas à quel point c’est frustrant : les interventions ne doivent pas dépasser 2 minutes en général. Cela peut être moins.
[7] Voir à ce propos Olivier Berné, Emmanuelle Perez Tisserant et Tamara Ben Ari, Le moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantistes, Paris, Seuil, 2026.
[8] Christophe Granger, La destruction de l’université française, Paris, La fabrique, 2015 ; Joël Laillier et Christian Topalov, Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), Marseille, Agone, 2022.
[9] Arnaud Saint-Martin, « Patrick Hetzel nommé ministre de la Recherche : “On devrait en rire, mais c’est tellement loin d’être drôle“ », Le Nouvel Obs, 27 septembre 2024.
[10] Alain Policar, « Le “wokisme” n’existe pas », AOC, 25 mars 2024 ; Antoine Hardy, Jérôme Lamy et Arnaud Saint-Martin, « Woke on the wild side ? Les dérives de Nathalie Heinich », Zilsel, n° 13, 2023, p. 449-465.
[11] Arnaud Saint-Martin, « Choose Europe for science : chercheurs de tous les pays, barrez-vous ! », Contretemps, 8 mai 2025, https://www.contretemps.eu/choose-europe-for-science-recherche-universite-trump-macron/.
[12] Isabelle Bruno, À vos marques, prêts... cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008.
[13] Arnaud Saint-Martin, La sociologie de Robert K. Merton, Paris, La Découverte, 2013, chapitre 2.
[14] Johann Chapoutot, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? Paris, Gallimard, 2025.
[15] Bernard Lahire, Savoir ou périr, Paris, Seuil, 2025.