Le papier, arme de résistance massive (brève sur un papier du Diplo)
- Arnaud Saint-Martin
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture
En voilà un très bon papier paru dans la dernière édition du Monde diplomatique, qu’il faut lire et faire lire autour de vous ! Non sans contradiction puisque je passe par ici pour plaider la cause, mais c’est pour cette bonne cause, je recommande vivement la lecture de cet « éloge du papier » à l’âge de la surabondance de flux de « contenus » numériques. Les auteurs, Benoît Bréville et Pierre Rimbert, y auscultent soigneusement les mécanismes d’emprise des contenus à « scroller » à l’infini et la tyrannie de l’information algorithmique. Les effets en sont ravageurs sur la fabrique de l’information et les médias traditionnels qui cherchent à prendre le pli mais sont largement dépassés par ce régime de sursollicitation. L’image du « gavage automatisé » m’a particulièrement marqué. On est tellement pris à la rétine que des techniques sont désormais banalisées qui nous permettent d’ingurgiter encore plus d’information, par exemple via les lectures en X1,5 ou X2 des textes, aussitôt parcourus aussitôt oubliés… Ces contenus plus ou moins interchangeables et redondants sont de plus en plus produits par des générateurs de textes automatisés, sans auteur et sans autres lecteurs que des lecteurs automatisés qui nous mâchent le travail de lecture.

Or pour faire écran à ces interpellations incessantes de « l’économie libidinale de l’immédiateté pulsionnelle » (Dominique Boullier, in Déshumanités numériques, Paris, Armand Colin, 2025), qui cannibalise notre attention dans le but avoué de l’asservir aux intérêts mercantiles et au toujours-plus de marchandise (la publicité reste l’essentiel des revenus des plates-formes du capitalisme numérique/de surveillance), il se trouve encore un vecteur d’émancipation insoupçonné : l’imprimé. Oui : l’imprimé. La doxa du tout-numérique s’infiltrant dans toutes les sphères de la société ? On en revient alors que c’était pourtant présenté comme une loi de l’histoire. C’est que la lecture sur papier présente bien des vertus, que les supports à écran ne parviendront jamais à supplanter. Jusque dans les salles de classe, où les tablettes et les tableaux numériques ont colonisé l’espace attentionnel et contribué à la gadgétisation de la pédagogie sous couvert de révolution des pratiques de l’EdTech :
« Qu’il s’agisse de la mémoire spatiale, qui facilite la possibilité de revenir en arrière pour vérifier et que perturbe la réorganisation permanente des écrans selon leur format, du confort et de la fatigue oculaire, de la faculté d’annoter, souligner, cocher, corner pour mieux assimiler, de la distraction induite par le support lui-même, le papier l’emporte haut la main. Au point que la Suède, qui avait tout misé sur une pédagogie par la technologie, a décidé en 2023 d’interdire l’usage des outils numériques à l’école pour les jeunes enfants et de revenir aux livres de cours imprimés ainsi qu’à l’écriture manuelle. »
Ce papier qu’on s’approprie physiquement, ce journal qu’on ouvre chaque matin après l’avoir récupéré à 6h30 dans la boîte aux lettres, ce Diplo à explorer patiemment chaque mois (avec sa mise en page par colonnes qu’il aura fallu domestiquer, son subtil assemblage corps de texte/illustration visuelle, l’exigence de la documentation et de l’argumentation, ses papiers souvent à rebrousse-poil…), ces livres qu’on emporte dans les transports en commun et qui sont comme le support d’un transport imaginaire, l’impulsion et les jouissances d’un « lector in fabula » à la découverte d’une œuvre ouverte (Umberto Eco), etc. : ça n’a pas de prix. C’est la promesse d’une évasion, le ressort d’une attention qui renforce le caractère d’imprimerie. C’est cette même passion qui m’a si durablement habité, lorsque j’étais chercheur au CNRS (j’y retournerai forcément), codirecteur de la revue Zilsel – Science, Technique, Société (qui sort bientôt son seizième numéro de plus de 400 pages sur papier, eh oui) et cogérant des Éditions du Croquant… Je me permets de renvoyer à ce papier collectif paru dans l’excellente revue Tracés, dans lequel la rédaction de Zilsel a expliqué son modèle éditorial artisanal et insoumis à la science industrielle imposée par les bureaucrates du savoir qui, eux aussi, survalorisent la numérisation des contenus et les métriques alternatives qui cassent l’autorité scientifique (« Si le roi savait », Tracés, n° 18, 2018, https://journals.openedition.org/traces/8995).
Ils le disent fort bien, et je me permets de citer in extenso :
« C’est peut-être que le papier ouvre un imaginaire infiniment plus profond que la simple fonction de support d’écriture. Le journal imprimé symbolise la reconquête de la curiosité, la maîtrise de notre concentration, une disposition à “se hâter lentement”, une résistance au vol des informations personnelles et aux effractions de la vie privée qu’implique en régime de marché l’usage des appareils connectés. À l’ère de l’information algorithmique, le papier ne contrôle pas son lecteur, ne capture pas son temps, ne pirate pas ses émotions. Il ne se fraye pas un chemin statistique à contre-courant de notre volonté : il exige au contraire un effort, la manipulation de sa maquette demande parfois même quelques contorsions. Quand sa lecture inspire une idée, une analogie, une mise en perspective, une colère, une action, on le pose, on s’arrête, on réfléchit. C’est le support d’une souveraineté recouvrée sur les objets de notre attention et, partant, de nos mobilisations. Ainsi l’éloge du papier ne traduit-il pas une réaction conservatrice, mais un mouvement rationnel et une nécessité politique. »
La voici donc, cette matrice de résistance à actualiser et qui doit faire bonne impression. A fortiori dans le contexte de montée en puissance de la pulsion de contrôle et de police des flux de l’information – notamment sur les réseaux sociaux numériques – par diverses initiatives, en France et en Europe. L’enjeu est immense : il s’agit de protéger ces îlots d’autonomie, de les faire vivre (par la lecture, par la mise en circulation, par l’abonnement), mais aussi de braconner dans les marges et au cœur du numérique (y compris, nolens volens et sans exclusive pour autant, en communiquant depuis les mêmes plates-formes GAFAMX de l’Empire qui nous vassalisent). Peut-être ce déluge du numérique porte-t-il les germes de son autodestruction car ça n’est pas soutenable à bien des égards. Accompagnons-la, un pied dedans un pied dehors.