Les leçons émancipatrices de la lutte du peuple kurde (suggestion de lecture : Leçons kurdes, les damnés de la montagne, par Azadî)
- Arnaud Saint-Martin
- 30 déc. 2025
- 4 min de lecture
Je viens de terminer ces Leçons kurdes : les damnés des montagnes, d’Azadî, aux éditions La Fabrique. C’est un essai très dense, compact, très sourcé, documenté. On apprend beaucoup sur la question kurde, sur cette lutte de libération du peuple kurde. Cette synthèse est précieuse car il n’est pas évident de naviguer dans la complexité, les entrelacements, les ruptures et les empêchements de cette histoire. Les Kurdes constituent le plus grand peuple apatride au monde (40 millions de personnes) réparti entre quatre pays : Turquie, Syrie, Iran et Irak, où les Kurdes de 10 à 25 % de la population.

Azadî propose une analyse chronologique et cumulative. Est d’abord soulignée, après une plongée lointaine à travers les siècles, l’emprise coloniale qui empêche le peuple kurde de construire un Kurdistan autonome tout au long du 20e siècle, au lendemain de la Première Guerre mondiale – accords Sykes-Picot (1916) puis traités de Sèvres (1920) et Lausanne (1923). Les quelques tentatives de construire cette indépendance ont été barrées dans la région, avec le soutien des puissances coloniales occidentales – Grande-Bretagne, France – qui ont imposé/exporté des découpages arbitraires et une organisation politico-bureaucratique statocentrée. On est ensuite confronté aux stratégies visant à neutraliser et même d’interdire la culture kurde, en particulier la langue, typiquement à l’occasion des campagnes de turquisation. Alors que, dans les années 50-60, de nombreuses « colonies » parviennent à se libérer des chaînes de l’impérialisme occidental lors du mouvement de décolonisation, ce processus est radicalement empêché dans les zones de peuplement kurde – qui doit composer avec les frontières étatiques et territoires quadrillés. Les tentatives de se libérer furent matées dans le sang, en Turquie et en Irak… Ce qui, durant les années 70, motivera des groupes marxistes révolutionnaires à radicaliser la lutte, par la lutte armée et la guérilla, via le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), dont l’auteur montre néanmoins les écueils et les points d’achoppement.

Cette histoire-là est douloureuse, ces luttes ont engendré des centaines de milliers de morts, c’est l’histoire d’un obstacle durable, d’un impossible Kurdistan, d’une lutte sans merci contre l’émancipation du peuple kurde. Elle est néanmoins riche de leçons politiques, exposées sans idéalisation, de façon lucide. On retient d’abord la défense et illustration, au Rojava, ou Kurdistan syrien, d’un modèle politique anticolonial, anti-impérialiste, en rupture avec le schème, tellement installé en Occident, de l’État-nation, modèle kurde qui prône le confédéralisme démocratique, c’est-à-dire l’autonomisation de la société kurde vis-à-vis du prisme de l’État vertical/autoritaire/oppressif, bref une démocratie « par le bas », tissant des liens entre des assemblées locales qui s’organisent de façon harmonieuse par élargissement et contrôle politique direct. Abdullah Öcalan, l’un des fondateurs et toujours leader du PKK, jeté en prison en 1999 et toujours détenu malgré sa promesse de désarmement de l'organisation publicisée en février 2025, a jeté les bases de cette philosophie politique, communaliste et fédéraliste, expérimentée au Rojava depuis la guerre civile syrienne. On retient également la critique radicale des ravages sociaux et psychiques de la colonisation sur les peuples colonisés, qu’Azadî reprend de Frantz Fanon, l’auteur des Damnés de la terre (le sous-titre de l’essai en guise d’écho kurde). Outre les processus de dépersonnalisation, d’aliénation et d’imposition symbolique (par l’oblitération de la langue et de la culture kurdes), notamment en Turquie kémaliste et jusque sous le règne dictatorial de Recep Tayyip Erdoğan, outre également les massacres et entreprises génocidaires qui ont affligé le peuple kurde (de 1916 à 1938 : au moins 1 million de morts), des pages en clair-obscur sont réservées à la collaboration de certaines élites tribales et claniques conservatrices kurdes à ces mêmes processus, ou à l’acceptation de l’identité turque par des Kurdes enjoints à l’assimilation « civilisatrice », autant de sabotages de l’intérieur de l’idéal émancipateur kurde. On retient, enfin, l’extraordinaire courage des femmes kurdes en lutte, à l’épreuve des combats et du feu singulièrement en Syrie, contre les milices terroristes de « l’État islamique ». La libération du peuple kurde et du Kurdistan, prônait Sakine Cansiz, cofondatrice du PKK assassinée à Paris le 10 janvier 2013 (ainsi que Fidan Doğan et Leyla Söylemez)*, « n’est pas possible sans la libération des femmes » (p. 162). La « jineolojî », ou science des femmes, n’est pas une déclinaison du féminisme occidental, mais, bien plutôt, un « prolongement de l’approche décoloniale du confédéralisme démocratique » qui place les femmes au cœur de la lutte pour leur émancipation, une libération par et pour les femmes, et donc le peuple tout entier dès lors qu’il est parvenu à s’extraire de l’emprise du paradigme indissociablement colonial, capitaliste, patriarcal, raciste. Les structures héritées des systèmes tribaux et claniques, le conservatisme des mœurs et la domination religieuse sont encore si prégnants dans la population kurde que cette lutte endogène est une urgence pratique difficilement surmontable… mais pas moins nécessaire. L’insoumission de Jîna (Masha) Amina, jeune kurde de 22 ans qui a bravé les interdits théo-phallocratiques de la police des mœurs jusqu’à la mort le 16 septembre 2022, en est l’emblème tragique et inconsolable.

En résumé, cet exercice de restitution est fouillé, soucieux d’administrer la preuve, permet de mettre en cohérence des récits généralement peu reliés des histoires kurdes. L’essai est relativement impersonnel dans l’expression mais au moment de l’épilogue, l’auteur, subrepticement, mais non moins significativement, finit par s’englober dans un « nous » : celui d’un peuple kurde auquel Azadî (liberté en kurde) appartient. Ce « nous » est pourtant très inclusif en ce sens qu’il en réfère à notre commune humanité : la lutte de libération du peuple kurde, parce que son internationalisme ignore les frontières, parce que son esprit indocile se transmet de génération en génération, parce que son inventivité doctrinale et pratique continue d’inspirer au-delà du Rojava et des montagnes du Kurdistan occupé, est un aiguillon extrêmement puissant. C’est l’histoire d’une résistance durable, d’une résilience révolutionnaire, malgré les fragmentations et la violence de la colonisation. Bref : un essai à lire, une lecture à partager. En complément, cet entretien avec l’auteur sur le média Paroles D’Honneur.
* Les services secrets turcs en sont très probablement les commanditaires, mais encore faudrait-il qu’on le sache une bonne fois pour toutes. Le gouvernement français doit lever le secret‑défense, ce que cette proposition de résolution portée par mes collègues Thomas Portes et Mathilde Panot entend accélérer. Je l’ai co-signée.