Même fac, même droits ! Contre le dispositif infâme et raciste « Bienvenue en France »
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Depuis plusieurs années, l’université publique est progressivement transformée en un espace de concurrence, où les étudiant·es deviennent des « usager·es », les diplômes des marchandises et les savoirs des investissements rentables. Le décret récemment porté par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste, s’inscrit pleinement dans cette dynamique néolibérale de marchandisation de l’enseignement supérieur public.

Le mardi 12 mai 2026, à Jussieu, aux côtés des étudiant·es mobilisé·es, des organisations étudiantes, des syndicats, des chercheur·es, des enseignant·es et des parlementaires mobilisé·es, nous étions nombreuses et nombreux à refuser cette nouvelle étape dans la marchandisation de l’université. Car derrière la technicité apparente d’un décret, derrière le langage administratif des « frais différenciés » et des « quotas d’exonération », se cache une réalité brutale : l’exclusion sociale et nationale de milliers d’étudiant·es étranger·es.
Aujourd’hui, la France accueille environ 329 000 étudiant·es internationaux dans l’enseignement supérieur. Ces étudiant·es participent pleinement à la vie intellectuelle, scientifique, culturelle et économique du pays. Pourtant, le gouvernement choisit de les désigner comme une variable budgétaire, voire comme un problème. Le nouveau dispositif vise à réduire drastiquement les possibilités d’exonération des frais d’inscription pour les étudiant·es hors-européen·nes. Concrètement, la majorité des non-ressortissant·es de l’Union européenne devront désormais s’acquitter de frais atteignant 2 895 euros par an en licence - contre 178 euros aujourd’hui - et 3 941 euros en master - contre 254 euros actuellement.
Ce choix politique n’a rien d’anodin. Il ne s’agit pas seulement d’une augmentation comptable, mais d’une sélection sociale organisée par l’argent. Une frontière économique vient désormais compléter les frontières administratives déjà imposées aux étudiant·es étranger·es : visas précaires, difficultés de logement, contrôles policiers, files interminables devant les préfectures, discriminations quotidiennes. À cela s’ajoute désormais le droit de payer plusieurs milliers d’euros pour accéder à une université publique censée garantir l’égalité d’accès au savoir.

Le gouvernement prétend vouloir renforcer « l’attractivité » des universités françaises et attirer des « talents internationaux ». Mais cette rhétorique masque mal une logique profondément inégalitaire : la France accepte les étudiant·es étranger·es lorsqu’ils sont solvables, lorsqu’ils peuvent payer, lorsqu’ils correspondent à une vision élitiste et rentable de la mobilité internationale. En revanche, celles et ceux qui ont besoin de l’université comme outil d’émancipation sociale deviennent indésirables.
Cette politique est d’autant plus hypocrite que les étudiant·es étranger·es ne constituent en aucun cas un « coût » pour la société française. Ils et elles participent activement à la recherche, à l’économie locale, à la vie associative, culturelle et intellectuelle des universités. Beaucoup travaillent à côté de leurs études, paient des loyers, consomment, cotisent, enseignent parfois, produisent des connaissances dans les laboratoires. Les universités françaises vivent aussi grâce à leur présence.
Mais derrière les chiffres et les discours technocratiques, il y a surtout des réalités humaines. Derrière chaque hausse de frais d’inscription, il y a des étudiant·es qui sautent des repas pour payer leur loyer, qui travaillent de nuit dans des conditions précaires, qui renoncent à des soins médicaux, qui vivent dans l’angoisse administrative permanente, ou qui envisagent simplement d’abandonner leurs études. La précarité étudiante n’est pas une abstraction statistique : elle est une violence sociale quotidienne.
Cette violence touche particulièrement les étudiant·es réfugié·es, exilé·es ou en situation de grande fragilité sociale. Pour beaucoup d’entre eux et elles, l’université n’est pas seulement un lieu d’apprentissage académique. Elle constitue un espace de reconstruction personnelle, de stabilité, d’intégration linguistique et sociale. Étudier permet de retrouver une autonomie, de créer des liens, de reconstruire une vie après l’exil, la guerre ou les persécutions. Restreindre l’accès à l’enseignement supérieur revient alors à aggraver les mécanismes d’exclusion déjà subis.

On ne peut pas, d’un côté, exiger des personnes exilées qu’elles « s’intègrent », et de l’autre leur retirer les moyens matériels de le faire. L’accès aux études est un vecteur d’émancipation, d’autonomie et de participation démocratique. Une société qui ferme ses universités aux plus précaires organise elle-même les fractures qu’elle prétend ensuite dénoncer.
Il est impossible d’ignorer la dimension raciale et discriminatoire de ces politiques. Derrière les critères administratifs et économiques, ce sont aussi des mécanismes de tri qui touchent de manière disproportionnée les étudiant·es issu·es de pays non occidentaux, souvent racisés. Les obstacles administratifs, les contrôles renforcés et les politiques de sélection économique renforcent des inégalités déjà existantes et produisent une hiérarchisation implicite des vies et des mobilités. L’université publique ne peut pas être complice d’un système qui reproduit, même indirectement, des logiques de discrimination raciale et d’exclusion.
Cette orientation politique entre également en contradiction avec les valeurs de la francophonie. La France se présente comme un acteur central de l’espace francophone, qui se veut fonder sur la circulation des savoirs, la coopération et la solidarité entre pays. Pourtant, en rendant l’accès aux études de plus en plus difficile pour les étudiant·es issu·es de nombreux pays francophones, elle fragilise ces liens historiques, culturels et linguistiques. Défendre l’accès égal à l’université pour les étudiant·es francophones, c’est aussi défendre une francophonie vivante, ouverte et réellement solidaire, et non une francophonie réduite à des intérêts économiques ou diplomatiques.

Ce décret révèle finalement une conception inquiétante de l’université : une université à deux vitesses, où la nationalité et les ressources économiques détermineraient désormais le droit d’étudier. Une université réservée à celles et ceux qui peuvent payer plusieurs milliers d’euros par an. Une université pensée non plus comme un service public, mais comme un investissement privé.
Nous refusons cette logique. Nous refusons une université de la sélection sociale, de la xénophobie institutionnelle et de la marchandisation des savoirs. L’enseignement supérieur public doit rester un droit fondamental, et non un privilège réservé aux plus riches ou aux plus « rentables ».
Face à cette offensive, notre réponse doit être collective. Étudiant·es français·es et étranger·es, personnels universitaires, chercheur·es, enseignant·es, syndicats et organisations politiques doivent construire un front commun contre cette politique d’exclusion. Car défendre les droits des étudiant·es étranger·es, ce n’est pas défendre une cause « particulière » : c’est défendre l’idée même d’université publique.
Une fois encore, et autant de fois qu’il le faudra : même fac, mêmes droits.
Ümit Dogan & Arnaud Saint-Martin