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Retour sur la rencontre à l’Assemblée nationale entre responsables politiques kurdes

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Le 29 avril 2026 dernier, s’est déroulée à l’Assemblée nationale, à l’initiative du Groupe d’études kurdes et du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), une conférence consacrée à la place de la question kurde dans les recompositions actuelles du Moyen-Orient. Cette rencontre, tenue en salle Victor Hugo, a réuni plusieurs responsables politiques kurdes issus des différentes parties du Kurdistan – Turquie, Irak, Syrie et Iran – ainsi que des parlementaires, chercheur·ses, représentant·es associatifs et acteurices engagé·es de la société civile française.



Parmi les personnalités présentes figuraient notamment Tuncer Bakırhan, coprésident du DEM Parti en Turquie, Jabar Farman, ancien député irakien et membre de l’UPK du Kurdistan d’Irak, Siamand Moini, ancien responsable du PJAK en Iran, ainsi que Fuad Omer, représentant du PYD du Rojava/Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie. La modération était assurée par le chercheur kurde en exil Engin Sustam, de l’université Paris 8. Lors de la seconde table ronde étaient également présent·es Caroline Lejeune et Éloïse Bérard de la Fondation Danielle Mitterrand, aux côtés de plusieurs parlementaires engagé·es sur ces questions, parmi lesquels Thomas Porte, Danielle Simonnet, Anna Pic et Jean-Paul Lecoq.

Les échanges ont permis de revenir sur les bouleversements géopolitiques profonds qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient, dans un contexte marqué par l’intensification des conflits régionaux, les recompositions des rapports de force internationaux et l’affaiblissement des cadres hérités du 20e siècle. Plusieurs interventions ont souligné que la question kurde demeure l’un des principaux points de cristallisation des contradictions politiques de la région, mais également un acteur incontournable des transformations en cours.

À ce titre, Tuncer Bakırhan est revenu longuement sur les continuités historiques qui structurent encore la question kurde, en rappelant « le rôle des accords Sykes-Picot dans le morcellement du Kurdistan et dans la construction des équilibres régionaux contemporains ». Il a notamment affirmé que « les politiques de négation menées à l’encontre du peuple kurde depuis plus d’un siècle se trouvaient aujourd’hui dans une impasse politique et historique ».



Les discussions ont ensuite largement porté sur les évolutions récentes en Turquie autour du « processus » politique engagé depuis le 1er octobre 2024. Cette nouvelle séquence, particulièrement suivie dans l’ensemble des milieux politiques et militants kurdes, avait commencé lorsque Devlet Bahçeli, dirigeant du parti ultranationaliste MHP, avait publiquement serré la main des député·es du DEM Parti – à la Grande Assemblée nationale de Turquie –, un geste hautement symbolique dans le contexte politique du pays. Ce processus s’est ensuite poursuivi à travers plusieurs développements majeurs, notamment après l’appel lancé en février 2025 par Abdullah Öcalan, suivi de l’annonce de dissolution du PKK puis, quelques mois plus tard, d’une cérémonie symbolique durant laquelle des armes ont été brûlées.

Dans ce cadre, une commission parlementaire a été mise en place au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie afin de travailler sur cette nouvelle phase politique. Toutefois, malgré ces évolutions importantes, les interrogations demeurent nombreuses quant à la sincérité du pouvoir turc et à la possibilité de déboucher sur une solution politique durable.

Interrogé sur cette question, Tuncer Bakırhan a affirmé que le DEM Parti ne serait « en aucun cas celui qui ferait échouer les négociations », rappelant que son parti se considère comme un acteur central de la scène politique en Turquie malgré la répression, l’emprisonnement de nombreux cadres politiques et les attaques constantes contre les forces démocratiques et progressistes. Il a également insisté sur la nécessité d’un « cadre juridique spécifique permettant l’intégration civile et politique des combattants du PKK ayant déposé les armes ».



Nous avons, pour notre part, salué la poursuite de ce processus politique, qui demeure malgré toutes ses fragilités une perspective essentielle pour construire une solution démocratique et durable à la question kurde en Turquie. Dans un contexte marqué par les tensions et les incertitudes, il nous semble indispensable que l’ensemble des responsables politiques concernés prennent leurs responsabilités afin de permettre à ce processus de se poursuivre et d’aboutir, dans l’intérêt des peuples de Turquie et de la stabilité démocratique de la région.

Dans un contexte de crise économique, sociale et institutionnelle profonde en Turquie, plusieurs intervenant·es ont néanmoins exprimé leur prudence vis-à-vis du rôle joué par l’AKP et Recep Tayyip Erdoğan dans ce processus. Les échanges ont montré à quel point les perspectives politiques du pays restent marquées par une forte instabilité, mais aussi par l’existence d’une opposition démocratique structurée qui continue de résister malgré la répression.

Jabar Farman, ancien député irakien, est revenu quant à lui sur les conséquences régionales des tensions accrues depuis le 7 octobre, notamment les affrontements indirects opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël, dont les effets se répercutent également au Kurdistan d’Irak. Elle a rappelé que la région autonome kurde irakienne traverse elle aussi une période de blocage politique important, alors même que les élections se sont tenues depuis déjà plus d’un an sans qu’un gouvernement stable n’ait pu être formé.



Fuad Omer, représentant du Rojava, a évoqué la situation extrêmement fragile en Syrie après la chute du régime d’Assad et l’arrivée au pouvoir de HTS sous la direction d’Ahmed al-Charaa (Colani). Il a souligné les incertitudes persistantes concernant les garanties constitutionnelles et l’avenir politique des territoires autonomes du Nord et de l’Est syrien, malgré les annonces du nouveau pouvoir.

De son côté, Siamand Moini a rappelé que les Kurdes d’Iran ne sauraient être considérés comme « les soldats d’aucune puissance », insistant sur la volonté des mouvements kurdes de conserver une autonomie politique face aux logiques d’alignement géopolitique dans la région.

Les échanges ont également permis de mesurer l’importance du rôle joué par la jeunesse kurde de la diaspora. Plusieurs jeunes participant·es ont interrogé les intervenants sur les formes d’engagement possibles depuis l’Europe et la France. Il leur a été répondu que « l’engagement politique devait aussi se construire dans les pays de résidence, à travers la participation aux luttes sociales, démocratiques et institutionnelles ».

La seconde table ronde a davantage porté sur la position de la France face à la question kurde et sur les responsabilités diplomatiques qu’elle devrait assumer dans le contexte actuel. Un consensus s’est dégagé autour de la nécessité, pour les autorités françaises, d’aller au-delà des simples déclarations de principe et de construire de véritables initiatives politiques et diplomatiques en soutien aux forces démocratiques kurdes. Thomas Portes, président du groupe d'études kurdes, a souligné la nécessité d’aller au-delà des gestes symboliques, en explorant les possibilités de mise en œuvre d’actions concrètes en soutien à la question kurde. Il a également été relevé que, ces dernières années, la France a perdu de son influence sur la scène internationale. 



Ces différentes interventions ont mis en évidence le niveau extrêmement élevé des tensions et des incertitudes qui traversent aujourd’hui l’ensemble du Moyen-Orient. Alors que les risques de déstabilisation régionale demeurent importants, il apparaît plus nécessaire que jamais de construire une position diplomatique française claire, cohérente et indépendante, fondée sur le soutien aux droits des peuples, aux libertés démocratiques et aux perspectives de résolution politique des conflits. Dans ce contexte, la France ne peut se contenter d’une posture d’observation ou de simples déclarations de principe : elle doit retrouver une voix forte sur la scène internationale et contribuer activement à la recherche de solutions politiques durables dans la région.

À l’issue de la conférence, des échanges sur la formation politique se sont tenus entre la délégation du DEM Parti et des représentant·es de La France Insoumise (Thomas Portes et Arnaud Saint-Martin) et du Parti de Gauche (Jean-Christophe Sellin). Jeqn-Christophe Sellin, co-coordinateur du PG, a introduit cette discussion, qui nous a permis d’aborder plus en profondeur plusieurs perspectives de coopération politique autour de quatre axes principaux : l’avenir du processus engagé en Turquie et la question du PKK, le concept de « modernité démocratique » développé par le mouvement kurde, la situation politique au Rojava, ainsi que la place du PJAK dans le contexte post-conflit régional autour de l’Iran.



La délégation du DEM Parti a insisté sur la nécessité de renforcer les relations politiques internationales avec les forces de gauche, écologistes et progressistes. Les représentant·es kurdes ont rappelé que leur mouvement développe depuis de nombreuses années des formes d’organisation fondées sur la coprésidence, le pluralisme politique et la délibération collective.

Les échanges ont également porté sur l’intensification récente des pressions exercées contre le CHP et l’ensemble des oppositions démocratiques en Turquie, notamment à travers les arrestations et les procédures judiciaires visant les structures locales du parti. Le DEM Parti a réaffirmé sa volonté de défendre une « troisième voie » politique indépendante du pouvoir comme des logiques nationalistes traditionnelles, tout en poursuivant les efforts engagés pour éviter une reprise des violences.

Enfin, plusieurs convergences fortes ont été soulignées entre les forces de gauche françaises et le DEM Parti, notamment autour des questions écologistes, féministes, démocratiques et de justice sociale. Arnaud Saint-Martin a évoqué la possibilité d’un déplacement en Turquie et au Kurdistan dans les prochains mois afin de poursuivre ces échanges, rencontrer des parlementaires, mais aussi des responsables politiques emprisonnés. La délégation du DEM Parti a d’ailleurs renouvelé son invitation à destination des parlementaires français·es présent·es, afin de poursuivre sur place ce travail de dialogue et de solidarité internationale, notamment à Istanbul et à Amed/Diyarbakır.

Dans un contexte où les libertés démocratiques continuent d’être attaquées dans l’ensemble de la région, où les tensions géopolitiques ne cessent de s’aggraver et où les forces progressistes subissent une répression constante, cette conférence a rappelé combien il demeure essentiel de maintenir et de renforcer les liens politiques, intellectuels et militants avec celles et ceux qui, au Kurdistan et en Turquie, continuent de lutter pour la démocratie, l’égalité et la justice sociale.


Ümit Dogan

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